#NotInMyName ces bombardements

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C’était en Septembre 2014 que le hashtag #NotInMyName était apparu pour la première fois. Des partisans de Daesh venait d’assassiner l’humanitaire britannique David Haines, répondant à l’appel du groupe de faire saigner l’Europe en réponse aux interventions en Irak et en Syrie. Le vent avait alors vite soufflé sur les réseaux. La fureur pacifiste s’était levée, et des musulmans britanniques s’étaient désengagés de cette forme d’Islam radicale en proclamant #NotInMyName. Le mouvement a commencé ainsi, à l’est de Londres, pour se répandre sur la toile en dépassant largement les frontières nationales.

Pas en leur nom, cette version radicale de l’Islam qui corrompt les jeunes esprits en promettant l’Apocalypse. Pas en leur nom cette foi aux accents nihilistes qui négligent les messages de paix du Coran. Certainement pas en leur nom ces appels à la barbarie en Europe. Mais était-il si nécessaire de le dire?

En France, les instances religieuses musulmanes ont largement contribué a inciter leur communauté à se désengager publiquement du radicalisme de Daesh dès 2014. Mohammed Moussaoui, président de l’Union des mosquées de France (UMF), a ainsi déclaré après l’assassinat du français Hervé Goudel par le groupe que “des mots et des actions forts sont attendus” dans une tribune de Libération. Un collectif de musulmans s’est quand à lui exprimé sur le Figaro en parlant du devoir de la communauté musulmane française de crier son dégoût face à la barbarie de Daesh.

Comment se fait-il que les musulmans d’Europe ressentent de plus en plus le devoir de se désolidariser d’une forme d’expression radicale de leur foi? Et qu’est ce que cette tendance révèle de la notion d’appartenance, de nom? Pour un individu, se désengager d’un acte fait par d’autres implique de reconnaître une forme de souveraineté commune à laquelle les deux parties ont accordé leur légitimité et qui les lie intrinsèquement. Cette souveraineté peut être intangible, juste un concept, tel un sentiment d’appartenance à la nation ou la reconnaissance d’une forme d’autorité théologique. Elle peut-être vocalement affirmée ou reconnue officiellement, par le vote par exemple. Se désengager peut être lu comme retirer cette forme de légitimité précédemment accordée à l’entité qui agit au nom du groupe.

La plupart des musulmans d’Europe n’ont pas officiellement reconnue l’autorité d’Abu Bakr al-Baghdadi, celui qui proclame détenir la source théologique de l’Islam et qui s’est établi Calife, appellant tous les musulmans à rejoindre ses rangs et à reconnaitre son autorité religieuse. Comment donc expliquer ce phénomène de dédouanement qui s’exprime dans le “pas en mon nom”?

Une des causes majeures de ce phénomène est la présence insidieuse en Europe d’amalgames et de préjugés sur l’Islam qui de facto relient cette religion à sa forme radicale. Parmi ces préconçus, l’idée que le Coran et la Sunna portent en eux les graines du Djihad extérieur –  regardez ces hadîth sui soufflent la haine de l’infidèle disent certains. D’autres s’exclament que le texte lui même refuse l’interprétation car il exprime la parole de Dieu en personne et que l’homme n’y a pas sa place. La reforme de l’Islam à travers une forme modérée et laïque semble donc impossible, car il est présupposé que tout courant islamique ne reconnait de loi que la sienne propre, la Shariah. De facto, le nom de l’individu musulman c’est l’Islam, même quand il est radical. Cette logique a été intériorisée par une partie de la communauté musulmane, comme le prouve son désir d’affirmer son désengagement à Daesh.

Essentialiste, cette perspective sur l’Islam présuppose de la nature du sujet musulman en lui retirant son libre arbitre, ne laissant place qu’au texte coranique. Elle oublie de reconnaitre qu’un texte est toujours interprété. Une lecture à la lettre est un leurre, surtout lorsque le texte recouvre plusieurs centaines de milliers d’Hadith à l’authenticité contestée et aux messages parfois contradictoires. Ce qui fait qu’une interprétation et un groupe d’individus qui la représentent gagnent en légitimité est un processus intimement politique et social. En ce sens, le problème avec les préconçus sur l’Islam précédemment exposés n’est pas qu’ils soient vrais ou faux, mais qu’ils soient majoritairement évoqués en dehors de toute analyse du contexte qui ont permis à une forme religieuse radicale comme Daesh d’asseoir son autorité. Est il si difficile d’observer qu’à travers l’histoire les formes fondamentalistes ont majoritairement surgies lorsque les courants réformateurs et modernistes ne trouvaient pas de place pour s’exprimer, le pouvoir de ces derniers ayant été dégradée par la situation géopolitique et sociale? L’auteur Gilbert Achcar affirme ainsi que dans le cas de l’Islam, “l’intégrisme islamique […] a crû sur le cadavre en décomposition du mouvement progressiste”.

Le mouvement radical de Daesh est né d’un contexte particulièrement propice. Le groupe a trouvé écho chez certains sunnites d’Iraq et de Syrie non par sa seule référence au Coran, mais par sa propension a venir combler un vide social, politique et identitaire, dans une région déchirée par la guerre, les interventions extérieures et le confessionnalisme. Une minorité de sunnites se trouvaient donc dans un contexte qui leur a permis de reconnaître Daesh comme une forme possible d’expression d’autorité religieuse. En parallèle, la grande majorité des sunnites partout dans le monde n’ont pas toléré cette forme radicale qui se prétendait agir au nom de leur Dieu. Non pas que ces derniers ne s’associent pas à l’Islam dans l’absolu, mais parce qu’ils refusent cette interprétation particulière du texte coranique.

En France, l’amalgame qui associe de fait les musulmans à une branche radicale de leur religion entretient l’idée que le pratiquant de l’Islam est incapable de tolérance et de mesure, et ne peut s’aligner moralement aux valeurs de la République telles que la laïcité. C’est pourtant bien mal lire l’histoire que de ne pas se rappeler l’existence tout au long du 20ème siècle de courants réformateurs de l’Islam qui appelaient leurs sujets a vénérer leur foi au sein d’un régime de modernité dont l’aiguillon moral était le souverain élu autant que le Coran, comme l’histoire d’Ataturk en Turquie le démontre, ou encore celle de Nasser en Egypte*. 

Rue89 est allé jusqu’à affirmer que la tendance de dédouanement au radicalisme qui s’est propagée en Europe depuis 2014 est une forme d’Islamophobie à peine déguisée. Il devrait être évident que les musulmans d’Europe et d’ailleurs n’ont pas à se désolidariser publiquement d’actes commis par des extrémistes de par le seul fait qu’ils ont accordé leur foi au même dieu, que l’on soit clair. Il serait temps de reconnaître que chaque homme entretient avec les formes d’autorités et de représentation dont il dépend un rapport éclairé. Son interprétation, son libre arbitre et son système de valeurs comptent.

Sinon, que dire de la responsabilité des français dans les souffrances causées aux civiles par les récentes frappes aériennes françaises en Syrie? Une grande part de ceux-ci s’estiment vivre dans la laïcité, ont reconnu l’autorité de la loi républicaine et ont confié le pouvoir à leur exécutif à travers le vote. Et pourtant, une partie de l’opinion est contre ces frappes aériennes. Certains les jugent contre-productifs, d’autres refusent tout simplement d’ajouter au nombre de dommages collatéraux – ces civils syriens coincés entre deux feux qui périssent sous les bombes de la liberté. La logique de dédouanement voudrait que ces concitoyens français exclament publiquement leur désengagement de ces actes. Car leur nom, si l’on suit cette logique, c’est la France, et eux, ils l’ont votée cette France.

Il apparait evident que l’on reconnait au peuple français une capacité de reflexion qui lui donne le droit de ne pas être associé de fait aux actes de son gouvernement, et ceci même s’il a voté pour lui. Et pourtant, timidement, quelques “#NotInMyName ces bombardements” sont apparus sur les réseaux. Un sursaut de conscience qui apparait comme une expression de solidarité envers ceux qui, au quotidien, souffrent d’amalgames, souffrent de leur “nom”.

* Pour aller plus loin sur ce sujet, le livre “Le dérèglement du monde” d’Amin Maalouf est une excellente source.


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